Union Française des Consommateurs ?! Musulmans ?! (3/4)

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Prendre le temps ou rester à la superficialité

Cette industrialisation du monde qui a conduit à une automatisation de nos habitudes de consommation impacte également le rapport que nous avons au temps. Plongés dans nos smartphones, nous ne prenons même plus le temps de voir ce qui se passe autour de nous, d’interagir avec les gens et la création dans son ensemble. Mais le plus grave réside dans la manière de vivre ces nouvelles habitudes de consommation.

Avant de développer ce constat, il est nécessaire de s’arrêter sur la conception coranique du temps. Quatre termes vont nous aider à mieux cerner son sens. Le premier et le plus connu est al-‘asr qui signifie le temps qui s’écoule de plus en plus vite, que l’on presse :

« Par le temps, l’Homme est en perdition (corruption). » [Coran 103/1]

وَٱلْعَصْرِ إِنَّ ٱلْإِنسَٰنَ لَفِى خُسْرٍ

Parce qu’il se laisse absorber par ce temps qui court de plus en plus vite, l’Homme court à sa perte, il pourrit de l’intérieur. Il pourrit car il ne donne pas assez de considération à ce qui est invisible en lui. En effet, à l’opposé, le temps éternel qui ne subit aucune emprise est le dahr.

Le Prophète (pbsl) disait : « Dieu est le dahr. » [Muslim]

Afin d’aider l’être humain à s’éloigner d’al-‘asr pour aller vers le dahr, Dieu lui propose de s’arrêter, de prendre le temps, c’est al-mustaqar. Ce moment de repos nécessaire à la vie de l’Homme qui va aller scruter les sentiers de son âme est une condition sine qua none à sa survie spirituelle. C’est pourquoi Dieu nous donne al-awqat :

« La prière a été prescrite à ceux qui portent la foi en des moments précis. » [Coran 4/103]

إِنَّ ٱلصَّلَوٰةَ كَانَتْ عَلَى ٱلْمُؤْمِنِينَ كِتَٰبًۭا مَّوْقُوتًۭا

Ainsi, au-delà de savoir organiser ses journées, il est surtout important de savoir passer véritablement d’une chose à une autre. Il faut parvenir à être pleinement dans ce que l’on fait et ne pas être absorbé par ce qui est passé ou à venir. C’est la condition qui permet d’éviter la superficialité.

Or le système moderniste cultive cette superficialité. Les publicités constantes à la télévision ou sur le net détournent l’attention des gens qui s’habituent à manquer de concentration. Les enfants ont de plus en plus de mal à prendre du temps pour réaliser des œuvres simples. Ils doivent, comme les adultes d’ailleurs, constamment changer, zapper, faire autre chose. Cette culture de la superficialité qui empêche l’analyse profonde est liée à la culture du non-engagement. Le consommateur moderne doit multiplier les actes de jouissance mais pas uniquement dans les actes d’achats. Sa vie entière finit par être organisée de la sorte. Les rapports conjugaux sont devenus très éphémères. Il est devenu marginal qu’un couple s’engage véritablement sur la durée. L’objectif n’est pas d’idéaliser le mariage qui ne pourrait aboutir au divorce, c’est le goût d’une sexualité éphémère et débridée qui est mise à l’index. Le développement de la  pornographie est issu de cette droite ligne. Parallèlement, dans le monde du travail, on considère qu’un cadre qui reste plus de dix ans dans la même entreprise a perdu sa valeur sur le marché. Le consommateur moderne doit donc rester à la superficialité et ne pas aller en profondeur. Il faut qu’il consomme des choses de plus en plus éphémères. Cela génère un potentiel de profit pour les producteurs mais permet surtout de capter l’attention du consommateur qui ne va plus au fond des choses.

Le message coranique incite au contraire de tout cela ; il appelle à la concentration, à la méditation, à la prise de recul. Même face à la lecture du Coran, Dieu nous demande de prendre la distance nécessaire à la compréhension profonde :

« Ne méditent-ils (dans le sens de prendre du recul) pas le Coran, ou leurs cœurs sont-ils fermés ? » [Coran 47/24]

أَفَلَا يَتَدَبَّرُونَ ٱلْقُرْءَانَ أَمْ عَلَىٰ قُلُوبٍ أَقْفَالُهَآ

Que dire donc du reste de la création qui est un signe déployé ? Ce que nous consommons n’est d’ailleurs qu’un moyen de nous souvenir de notre dépendance au Créateur :

« Celui qui vous a attribué la terre comme lieu de repos et le ciel comme demeure et qui fait descendre du ciel une eau avec laquelle Il fait pousser des fruits afin que vous vous nourrissiez. Ne donnez point à Dieu d’associé alors que vous savez. » [Coran 2/22]

ٱلَّذِى جَعَلَ لَكُمُ ٱلْأَرْضَ فِرَٰشًۭا وَٱلسَّمَآءَ بِنَآءًۭ وَأَنزَلَ مِنَ ٱلسَّمَآءِ مَآءًۭ فَأَخْرَجَ بِهِۦ مِنَ ٱلثَّمَرَٰتِ رِزْقًۭا لَّكُمْ ۖ فَلَا تَجْعَلُوا۟ لِلَّهِ أَندَادًۭا وَأَنتُمْ تَعْلَمُونَ

La consommation symbole de liberté ?

En faisant de l’être humain un consommateur qui privilégie la possession, le système moderniste a surtout réussi à le couper de ses liens fondamentaux. Mais l’objectif principal des Lumières était de rendre l’Homme libre. La preuve de sa liberté réside en effet aujourd’hui dans la capacité des humains à consommer comme ils l’entendent. Or toute liberté a des limites qu’il a fallu affronter.

Limites sociales

Au cours de la partie sur l’individualisme, la limite sociale a été évoquée. Elle est en effet le premier rempart que le système a dû affronter afin de laisser libre cours à toutes les innovations humaines. Cependant, l’attirance humaine est difficile à combattre car l’Homme ne peut vivre seul. Il recrée toujours finalement, bon an mal an, ces liens qui lui sont nécessaires. Cette liberté est donc très relative puisque l’une des incohérences du système réside dans cette volonté de tout individualiser en élevant le paraître au rang suprême.

L’acculturation précédemment évoquée est devenue tellement prégnante qu’en voyageant dans n’importe quelle partie du monde vous trouverez finalement des villes nouvelles très similaires, des Mac Do jusque dans La Mecque, des grands buildings à l’américaine dans d‘anciens déserts, des hôpitaux et universités gigantesques dans de petites localités. Les efforts entrepris par les Américains après les années cinquante sont l’une des principales contributions à la généralisation du problème. Finalement, en consommant tous de la même manière, il n’y a plus de contrepouvoir, plus de limites sociales.

Mais le paroxysme du système réside dans l’idée d’un État neutre. Cette idée d’une démocratie censée préserver les libertés individuelles est un grand leurre. En effet, la neutralité n’existe pas, chaque chose est orientée d’une manière ou d’une autre. La neutralité correspond davantage aujourd’hui à un soutien au modèle libéral capitaliste dans lequel l’État serait neutre. Les parties de gauche et de droite alternent avec une continuité des positionnements idéologiques, culturels et économiques sans rupture. « Vous pouvez consommer, l’État vous protège ». « Nous devons relever la croissance ». « Il ne peut y avoir de limite à la liberté d’expression (sauf quand on parle du sionisme !) ». Les exemples sont nombreux mais finalement c’est cette idée stéréotypée de la démocratie qui est en cause. En effet, la shûra n’est pas la démocratie, n’en déplaise à certains. Elle peut l’être en certaines circonstances mais pas de manière systématique. Le système politique ne peut d’ailleurs pas être pensé de manière figée. C’est ce qu’appelle Muhammad Iqbal « le principe de mouvement dans la structure de l’islam ». La shûra pratiquée par les califes se traduisait d’ailleurs par une concertation des experts reconnus par les alliances (à l’époque des tribus). Ce système avait le mérite de préserver les alliances et surtout de concerter de manière justifiée les experts ou personnes légitimes en fonction des questions soulevées. Les parlementaires modernes sont constamment concertés et devraient donc être experts en tout, et finalement en rien. Pire que cela, la démocratie propose une concertation de masse d’individus qui permet toutes les manipulations à l’ère des mass-médias. Il n’est d’ailleurs pas étonnant de voir les grands groupes industriels et financiers financer les campagnes de candidats dans les démocraties modernes. L’État dit « neutre » n’est finalement que la caution du système consumériste aliénant.

L’Etat garantit finalement la culture de la consommation qui est devenue une religion à part entière. En rompant la cohérence des liens sociaux, le système individualiste empêche toute révolte qui pourrait s’opposer à cette nouvelle forme de domination. Les colons modernes ne sont plus politiques, ils colonisent les esprits afin de garder le pouvoir économique.

Limites matérielles

La seconde des limites est matérielle. En poussant les humains à consommer toujours plus, le système moderniste occulte la contrainte principale. Les ressources disponibles sont limitées. C’est pourquoi tous les partis politiques appellent à la croissance. Elle est indispensable au système qui cultive l’idée que l’être humain aurait toujours besoin de plus pour s’épanouir. Cependant, ce n’est pas tant la contrainte des limites qui pose problème. En effet, Dieu, le Créateur, dispose de ressources illimitées et peut parfaitement solutionner ce problème. Cela s’est d’ailleurs produit, à de multiples reprises, par la découverte, au cours des siècles précédents, de nouvelles sources énergétiques.

Le problème fondamental est double. Tout d’abord, la croissance induit l’idée d’un bonheur uniquement matériel comme cela a été précédemment évoqué. C’est pourquoi la valorisation empirique de toute chose est sous-jacente au système. Pourquoi noter des enfants, pourquoi élire sur la base de pourcentages, pourquoi tout chiffrer alors que la dimension qualitative des choses est souvent prépondérante sur la quantité ? L’illusion que le chiffrage et la quantité peuvent tout solutionner est au cœur de l’économie moderniste. Il s’agit pourtant d’un leurre. Ces grandes fortunes sous antidépresseurs, ces grands diplômés qui ne se sentent pas épanouis dans leurs carrières, et ces tonnes de marchandises achetées qui finissent aux ordures car elles ne nous satisfont finalement pas, le prouvent. Cette idéologie de la possession s’oppose foncièrement à la croyance en l’invisible. S’il faut être pour avoir, il ne faut pas forcément avoir pour être, c’est pour cette raison que la question du sens, des états de l’âme est prépondérante sur la possession en islam. Il ne s’agit pas de condamner la volonté de possession mais simplement de rappeler que l’humain n’est finalement que gestionnaire en ce monde. Son épanouissement passe donc par l’implication de l’être qui gère le bien possédé de manière responsable, au-delà des apparences et de la quantité.

Le second problème est une conséquence directe du premier. En cultivant l’idée d’une croissance infinie, les instigateurs du système se sont vite rendu compte que la « main invisible du marché » ne pouvait profiter qu’à une minorité. Ceci s’oppose donc au projet de liberté qui a fait de nous des consommateurs. La solution a été trouvée dans l’illusion d’une consommation libre :

« La vie de ce monde n’est qu’une illusion éphémère. » [Coran 3/185]

وَمَا ٱلْحَيَوٰةُ ٱلدُّنْيَآ إِلَّا مَتَٰعُ ٱلْغُرُورِ

Les consommateurs modernes ont l’illusion d’agir librement et de se libérer au travers de leurs achats divers et variés. Cependant, nous constatons que c’est la publicité, les films et les mass-médias qui dictent finalement nos actes. Faire ses achats dans les mêmes grandes surfaces, se vêtir de la même manière, se payer les mêmes loisirs. La majorité des actes du consommateur moderne se vivent au travers de phénomènes de masse « acculturants ». En uniformisant nos pratiques, le système nous donne l’illusion d’une liberté, mais il utilise finalement le consommateur moyen comme source d’enrichissement d’une élite qui dispose d’une forme d’illimitée matérielle. Cette uniformisation devient finalement une prison dans laquelle le consommateur multiplie ces actes de jouissance éphémères sans se rendre compte des chaînes qui l’encerclent. Plus c’est grand et plus c’est vrai dit-on. Finalement, la construction de mégastructures empêche toute critique qui reste marginale. La diversité est pourtant une richesse et la multiplicité des cultures émane de la volonté divine :

« Nous avons fait de vous des peuples et des tribus afin que vous vous entre-connaissiez. » [Coran 49/13]

وَجَعَلْنَٰكُمْ شُعُوبًۭا وَقَبَآئِلَ لِتَعَارَفُوٓا۟

Elle permet à l’humain de s’interroger, de se remettre en question et c’est bien la clef qui ouvre la porte de l’épanouissement. Cet épanouissement est d’ailleurs sujet à la modération et une certaine forme de décroissance, du refus de toujours plus.

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