Union Française des Consommateurs ?! Musulmans ?! (2/4)

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Liens humains ou individualisme

Les êtres humains ont toujours vécu en société et cette vie sociale a de tout temps joué un rôle considérable dans la régulation des choix humains. Lorsque deux personnes se trouvaient en interaction, elles ne pouvaient à elles seules déterminer ce qui est bon ou juste. Elles étaient nécessairement confrontées à une norme émanant d’une troisième entité. Nous pourrions penser que c’est encore le cas aujourd’hui. En effet, la loi s’impose aux citoyens et pose un cadre. Cependant, ce sont les bases fondamentales de la loi qui sont ici en question. Dans nos sociétés modernes, la loi repose sur un principe qui est en partie le fruit de la pensée des Lumières. L’Homme, en tant qu’être immanent, disposerait à travers sa raison de tout ce qui lui est nécessaire pour trouver son épanouissement. Sa raison lui suffirait donc pour déterminer ses choix. La loi vise essentiellement à protéger cette théorie qui parcellise les liens humains. Chaque individu seul et isolé pourrait donc parfaitement trouver le bonheur si tant est que la loi protège ce fondement. C’est d’ailleurs à travers ce principe que se comprend en réalité la laïcité. Plus que le simple refus du religieux dans l’espace public, la laïcité a d’abord pour objectif d’écarter cette troisième entité du processus décisionnel. D’ailleurs, dans le prolongement économique du libéralisme, la logique « de la main invisible du marché » développée par Adam Smith vise à entretenir l’idée que les confrontations humaines peuvent naturellement se régler sans l’intervention d’une tierce entité. Au-delà de la financiarisation du monde, c’est d’abord ce concept qui a été ancré par le capitalisme.

Si historiquement la démarche trouve tout son sens, elle n’en est pas moins devenue aliénante. En effet, le clergé chrétien a pendant longtemps écrasé les populations qu’il avait sous sa tutelle. La démarche visant à se libérer de cette oppression ne peut donc être perçue que de manière louable. Cependant, en pensant se libérer du joug du clergé et donc, dans le subconscient occidental, de Dieu, les philosophes des Lumières ont commis un impair. Si l’être humain ne peut accepter aucun lien de dépendance, il n’est pas pour autant indépendant. Le clergé qui représentait Dieu sur terre a été l’une des causes principales de cette confusion. En effet, en islam, l’être humain ne peut dépendre de personne si ce n’est de son Créateur, Dieu. C’est pour cette raison que le clergé n’existe pas. Toutefois, l’individualisme prôné par les Lumières va plus loin que cette idée de cassure du lien avec le Divin. « Je pense donc je suis » résume parfaitement l’idée que l’être humain trouve la source de son épanouissement profond à travers sa raison et donc à travers sa propre personne coupée de toute autre considération.

En islam, le cheminement spirituel qui traduit l’idée d’une recherche d’épanouissement nous enseigne un autre sens. Le premier pilier nous apprend déjà que c’est à travers l’attestation et le témoignage que la démarche humaine trouve sens. D’ailleurs, lorsque le Prophète (pbsl) entreprit le voyage nocturne, il arriva jusqu’à Dieu. Certains « saints » musulmans affirmèrent que s’ils avaient pu atteindre un tel objectif, ils ne seraient jamais revenus. Cependant, le Prophète (pbsl), qui est le modèle par excellence, revint auprès des humains pour assumer sa responsabilité. Ce récit rappelle deux enseignements fondamentaux : tout d’abord que l’objectif du cheminement est de parvenir à agir en être responsable.

« Et lorsque ton Seigneur dit aux anges : “Je vais établir un représentant sur terre.”… » [Coran 2/30]

وَإِذْ قَالَ رَبُّكَ لِلْمَلَٰٓئِكَةِ إِنِّى جَاعِلٌۭ فِى ٱلْأَرْضِ خَلِيفَةًۭ

Ce représentant, qui est l’être humain, a pour mission première d’assumer al-amâna qui a été proposée au ciel, à la terre et aux montagnes. Cette amâna induit étymologiquement l’idée d’une responsabilité à sécuriser la foi. Cet objectif implique forcément des liens humains qui sont donc les clefs de nos épanouissements respectifs. C’est ensemble et dans des liens d’interdépendance que nous pouvons finalement trouver le bonheur qui nous rappelle qu’il n’y a que Dieu qui Se suffit à Lui-même. Le second enseignement de ce récit est que finalement on ne chemine pas vraiment vers un objectif fixe.

« Et ceux qui font l’effort en Nous, Nous les guiderons en nos voies et Allah est certes avec ceux qui agissent dans l’excellence avec Sa conscience. » [Coran 29/69]

وَٱلَّذِينَ جَٰهَدُوا۟ فِينَا لَنَهْدِيَنَّهُمْ سُبُلَنَا ۚ وَإِنَّ ٱللَّهَ لَمَعَ ٱلْمُحْسِنِينَ

L’objectif est donc d’entretenir l’effort qui nous permet de cheminer en Dieu et avec la conscience de Dieu. Cette conscience renvoie au premier acte que l’être humain a réalisé :

« Ceux qui respectent l’engagement pris avec Dieu et ne trahissent pas le pacte de confiance. » [Coran 13/20]

ٱلَّذِينَ يُوفُونَ بِعَهْدِ ٱللَّهِ وَلَا يَنقُضُونَ ٱلْمِيثَٰقَ

Chacun de nous a personnellement établi un pacte avec Dieu et la vie humaine repose sur cet engagement. C’est pour cette raison que la notion d’alliance revêt une importance capitale en islam. Les œuvres sociales devraient, selon la logique de l’enseignement prophétique, reposer essentiellement sur les alliances humaines. La construction de la famille, des tribus, des sociétés, des entreprises, etc., reposent sur des pactes qui devraient venir confirmer le pacte premier établi avec Dieu : assumer la responsabilité de sécuriser la foi. Il convient de rappeler que le mîthâq est un contrat de confiance qui induit l’idée que si l’Homme est responsable, il est surtout responsable d’avoir confiance en Dieu.

Les cinq piliers de l’islam enseignent tous des principes qui régulent les liens humains, comme le refus de la dépendance, la nécessité de l’altruisme ou le dépassement des statuts sociaux. C’est pourquoi les enseignements prophétiques visent à entretenir ces liens humains. A contrario, l’individualisme vise à rendre l’Homme théoriquement autonome. En cultivant l’idée de la consommation comme solution idéologique à l’épanouissement, l’être humain se trouve finalement en opposition avec ses congénères qu’il finit par percevoir uniquement comme un rempart à son propre épanouissement. Le cloisonnement dans lequel nous vivons aujourd’hui n’est pas le fruit du hasard. Les liens sociaux primaires, qui pouvaient exister il y a encore un demi-siècle entre voisins ou entre collaborateurs dans une entreprise, tendent à disparaître, car le système moderniste cultive l’idée d’un épanouissement individualiste. Consommer est aujourd’hui devenu un acte isolé qui s’apprécie seul, voire même en opposition à l’autre. Tout le paradoxe est qu’il s’apprécie dans le paraître et donc dans le regard des autres. Il y a encore quelques décennies, consommer était un moyen de partager des liens qui mettaient l’être au centre. Aujourd’hui, la consommation est source de paraître à travers l’avoir qui divise.

Le rapport à la création ou la technique

La création est considérée en islam comme la manifestation de Dieu. Certains savants la nomment « le livre déployé » en référence au Coran qui est « le livre écrit ». Cette manifestation nous rappelle constamment Dieu. La création englobe tout ce que crée Dieu au-delà de la nature, même s’il est vrai qu’elle dévoile des enseignements profonds. La terre est notamment à l’origine de l’être humain et également son issue. Lorsque nous prions nous sommes en lien avec la terre. C’est pourquoi Dieu prend souvent la création en parabole afin de nous enseigner le fonctionnement humain.

« Pourquoi ne méditent-ils pas en eux-mêmes, comment Dieu a créé les cieux et la terre et ce qui se trouve entre les deux par véridicité ? » [Coran 30/8]

أَوَلَمْ يَتَفَكَّرُوا۟ فِىٓ أَنفُسِهِم ۗ مَّا خَلَقَ ٱللَّهُ ٱلسَّمَٰوَٰتِ وَٱلْأَرْضَ وَمَا بَيْنَهُمَآ إِلَّا بِٱلْحَقِّ وَأَجَلٍۢ مُّسَمًّۭى

Le fait que les sociétés modernistes tendent de plus en plus à nous couper de la nature est donc un problème puisqu’elles nous coupent avant tout de la manifestation de Dieu qui donne sens. Beaucoup d’enfants ne savent même plus faire la distinction entre un fruit et un légume. Ils ne savent pas d’où vient la viande qu’ils consomment. Tout ceci n’est pas le fruit du hasard. En effet, en recherchant notre jouissance dans la multiplication des actes de consommation, il devient nécessaire d’établir au rang de sacralité la croissance. Pour nous satisfaire, il en faudra toujours plus. Le Prophète (pbsl) disait : « Si l’être humain avait une vallée d’or, il en voudrait assurément une seconde, … » [Bukhârî]

Nous ne pouvons avoir toujours plus de produits naturels et penser que le profit n’est qu’en ce monde, que nos actes consommateurs tirent à la fois leurs sources et leurs conséquences exclusivement sur cette terre. En islam, le profit comporte une dimension terrestre et la seconde dans l’au-delà. Mais en se plaisant à considérer que tout ce passe dans ce seul monde, il faut alors nécessairement trouver des solutions pour pousser l’Homme à toujours consommer plus, à soutenir la croissance. La première solution paraît aujourd’hui assez évidente et pourtant ! Qui oserait aujourd’hui dire que le progrès n’est pas mieux et que la modernité n’est pas bénéfique ? Ce qui est devenu une évidence à travers le matraquage médiatique ne l’est pourtant pas. En effet, comme l’écrivait Jacques Ellul, il y a plus de cinquante ans, la technique n’est pas neutre. Le nucléaire qui était applaudi des deux mains a non seulement produit Hiroshima (1945) et Nagasaki (1945) mais aussi Lucens (1969), Monticello (1971), Tchernobyl (1986 et 1991), Saint-Jean-des-eaux (1969 et 1980), Tsuruga (1981), Decatur (1975), Buchanan (2000), Vandellos (1989), Mihama (2004), Kashiwazaki-Kariwa (2007), Fukushima (2011), etc. Autant « d’accidents » survenus dans des centrales nucléaires depuis cinquante ans.

À un autre niveau, Ivan Illich mettait en cause les transports ou la médecine moderne. Il considérait que les évolutions initialement positives ont été dénaturées par la massification des systèmes qui n’a d’autre objectif que le profit. On croit par exemple que l’on va aujourd’hui plus vite. Mais si cela est vérifié pour une infime minorité de la population mondiale, cette « vérité » n’est pas vraiment sans faille. Si l’on intègre le temps passé à travailler pour payer sa voiture, son assurance et le temps dans les bouchons pour aller travailler plus, etc., on découvre que finalement nous nous déplaçons bien moins vite qu’au début du siècle dernier. Cette création de besoins illusoires développés par la technique est dangereuse pour l’Homme. Aujourd’hui nous payons parfois plus d’emballages que de produits alimentaires sous couvert de conditions sanitaires.

Le Coran nous enseigne deux termes importants qui permettent d’éclairer cette question du progrès. En effet, Dieu parle d’al-ish.

« Sauf ceux qui se repentent (reviennent à Dieu) après cela et reviennent à un comportement naturel (aslahû). Donc Dieu est pardonneur et miséricordieux. » [Coran 3, 89]

إِلَّا ٱلَّذِينَ تَابُوا۟ مِنۢ بَعْدِ ذَٰلِكَ وَأَصْلَحُوا۟ فَإِنَّ ٱللَّهَ غَفُورٌۭ رَّحِيمٌ

Al-ish signifie la vertu mais surtout étymologiquement ce qui nous ramène à la nature première des choses. Ainsi, ce qui est bénéfique n’est pas irrémédiablement dans le progrès contrairement à l’idée bien répandue. D’ailleurs, l’inverse d’al-ishest le fasad qui signifie dénaturer.

« Et si Dieu n’avait pas levé certains Hommes contre les autres, la terre aurait été dénaturée. » [Coran 2/251]

وَلَوْلَا دَفْعُ ٱللَّهِ ٱلنَّاسَ بَعْضَهُم بِبَعْضٍۢ لَّفَسَدَتِ ٱلْأَرْضُ

L’objet du propos n’est pas d’affirmer que tout progrès est néfaste, mais l’idéologisation du modernisme est un danger car plus n’est pas forcément mieux et c’est parfois même le contraire. Cette recherche du plus nous a amenés à un monde qui va de plus en plus vite et qui ne nous permet plus de prendre le recul nécessaire à l’analyse des situations. En devenant de simples consommateurs qui se déresponsabilisent des conditions de production, des conséquences environnementales, sociales et spirituelles de leurs achats, nous devenons aussi insouciants que les animaux, ou même pire.

« Nous avons destiné beaucoup de djinns et d’Hommes pour l’Enfer. Ils ont des cœurs, mais ne s’en servent pas pour comprendre. Ils ont des yeux, mais ne s’en servent pas pour voir. Ils ont des oreilles, mais ne s’en servent pas pour écouter. Ceux-là sont comme les bestiaux, même plus égarés encore. Tels sont les insouciants. » [Coran 7/179]

وَلَقَدْ ذَرَأْنَا لِجَهَنَّمَ كَثِيرًۭا مِّنَ ٱلْجِنِّ وَٱلْإِنسِ ۖ لَهُمْ قُلُوبٌۭ لَّا يَفْقَهُونَ بِهَا وَلَهُمْ أَعْيُنٌۭ لَّا يُبْصِرُونَ بِهَا وَلَهُمْ ءَاذَانٌۭ لَّا يَسْمَعُونَ بِهَآ ۚ أُو۟لَٰٓئِكَ كَٱلْأَنْعَٰمِ بَلْ هُمْ أَضَلُّ ۚ أُو۟لَٰٓئِكَ هُمُ ٱلْغَٰفِلُونَ

Categories: Ethique, Non classé, Spiritualité

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