Union Française des Consommateurs ?! Musulmans ?! (1/4)

Introduction

La question de la consommation est devenue au cours des dernières années une préoccupation croissante au sein des sociétés modernes. Quoi de plus normal pour une société dite de consommation ?! Les débats tournent en effet dans la majorité des cas autour de la défense des droits des consommateurs, de la croissance du pouvoir d’achat ou même de la création d’un rapport de force avec les industriels et distributeurs qui se situeraient de l’autre côté de l’échiquier.

La majorité de la communauté musulmane vit aujourd’hui imprégnée des comportements modernistes. Nombre d’exemples comme le lancement des charcuteries halal, des champagnes dits halal, des bières sans alcool, la certification halal des Quick, la « normalisation » même du halal, etc., démontrent que les musulmans, dans leur grande majorité, plagient ce système moderniste qui promeut la consommation. Cette culture de la copie plus ou moins fidèle comme l’illustre bien la restauration rapide s’inspire d’une idéologie libérale capitaliste.

Si les associations de consommateurs sont le fait de citoyens concernés par leur qualité de consommateurs, les musulmans ne pouvaient, quant à eux, qu’abonder dans le même sens et reproduire le schéma. Au-delà de la simple imitation, la nécessité de créer une association de consommateurs musulmans s’imposait d’autant plus avec les spécificités et les dérives liées au culte musulman en matière de consommation. Arnaques au hajj, à la roqya, au halal, etc., sont autant de faits illustrant que le rite musulman est devenu une marchandise à part entière. Dans ce cadre, « le joueur d’échecs musulman » ne pouvait que défendre les règles du rite islamique face aux acteurs économiques, sans pour autant bafouer les règles du jeu de l’économie moderniste.

C’est là qu’un premier niveau d’incohérence se révélait. En effet, le rite islamique représente les limites qui tracent la Voie. En passant notre temps à frôler les limites et à les franchir, il devient plus qu’évident que c’est bien la voie – la shari‘a – que nous sommes en train de trahir. Une réflexion a donc commencé à émerger autour du sens du halal qui a replacé l’éthique au centre des préoccupations. Ces préoccupations autour de l’éthique étaient jusqu’alors perçues comme celles de gauchistes musulmans qui centraient leurs actions autour des questions sociales comme le soutien au Tiers-monde, les préoccupations environnementales, le traitement des animaux, la lutte contre les marques, etc.

Le développement de discours autour de l’éthique de la consommation, de l’alimentation saine paraissait donc, à l’image du bio et compagnie, être une simple critique marginale des excès du système.

S’il s’agit bien de cela dans de nombreux cas, l’objet de cette présentation est cependant de démontrer que dans la démarche de l’UFCM, l’objectif n’est pas véritablement de critiquer les conséquences « excessives » du système. Il s’agit plutôt de démontrer que le système par essence produit des excès, des extrémismes qui reposent sur une norme incompatible avec la nature humaine et le message islamique. L’objectif est donc de réaliser une critique idéologique de l’idée de l’être humain consommateur, de l’être humain qui privilégie l’avoir à l’être. Car le statut de consommateur ne peut être simplement relié à l’acte de consommation. On ne définit pas un musulman, un Français, un Allemand, un hindou, un Indien, un bédouin, etc., par un simple acte. Ce qui participe de notre identité est en général complexe et si être consommateur en fait aujourd’hui pleinement partie, c’est que cela révèle des enseignements sur ce que nous sommes devenus, au-delà du simple acte de consommation.

Consommateurs ?!

La question pourrait être élucidée par un simple revers de main, puisqu’il est évident que l’être humain a des besoins et qu’il devrait donc consommer pour les combler. Or, le problème réside bien dans cette analyse superficielle qui nie le fait que nous sommes devenus idéologiquement (pour ne pas dire religieusement) des consommateurs avant toute autre considération. Que l’être humain ait des besoins, cela ne peut être nié, que ces derniers soient tous « matérialisables » l’est beaucoup moins, mais cela fera l’objet d’un développement ultérieur. En réalité, la supercherie du système réside dans l’idée que l’être humain comblera ses besoins en consommant.

À la base, l’être humain est un être créatif qui produit. Les Hommes des époques précédentes avaient un contact direct avec leurs réalisations et ils ressentaient un bonheur et un plaisir à créer et développer leurs travaux. Ils étaient naturellement imprégnés du sens de la responsabilité en conséquence. Leurs œuvres étaient un moyen fondamental permettant de combler leurs besoins matériels et immatériels, tout en développant le sens de la responsabilité. En produisant, ils subvenaient à leurs besoins et constataient également la pertinence de leurs œuvres puisqu’ils étaient directement reliés à celui qui allait l’exploiter. L’agriculteur était directement lié à la terre mais aussi aux consommateurs, l’ébéniste, le couturier, le maréchal-ferrant, etc., également. Les producteurs trouvaient donc un plaisir dans l’effort de création.

Aujourd’hui nombre de personnes n’ont même plus la possibilité de travailler, car le chômage est devenu systémique et la marginalisation ne peut que s’accroître dans la logique du système. Tout le monde est bien conscient que la cause du sous-emploi n’est pas liée aux crises mais à la logique du capitalisme. Mais même les personnes qui travaillent n’ont, dans la majorité des cas, plus aucun lien direct avec leurs œuvres. La mondialisation et le développement de grands groupes internationaux dépossèdent les employés de leur plaisir créatif. Ils ne sont plus qu’un maillon de la chaîne, maillon qui ne comprend pas toujours le sens de son intervention dans le rouage global, tant les enjeux sont devenus gigantesques.

Afin de pallier ce manque, le système développe l’idée d’une autre forme de plaisir, plus jouissive et donc plus temporaire. L’acte d’achat et de consommation est devenu le moyen de compenser. Autrefois les humains étaient reconnus notamment pour leurs œuvres, aujourd’hui c’est ce que nous consommons qui nous définit. C’est pour cela qu’il n’est pas étonnant de voir certaines personnes, pourtant habituées à l’usage du vol, acheter des vêtements de « grandes marques » et s’en vanter.

Cet acte de consommation qui vient de la racine « consumer » induit l’idée de destruction. Les Hommes trouvaient initialement leur bonheur dans l’activité créatrice pérenne qui les responsabilisait, aujourd’hui ils compensent par une jouissance éphémère et destructrice qu’ils doivent donc sans cesse reproduire.

Le message coranique nous apporte quelques précisions majeures sur l’importance de cette activité créatrice. D’une part, l’être humain se rapproche de son état d’excellence en se rapprochant dans sa pratique des attributs divins. L’un d’entre eux est qu’Il est le Créateur par excellence. Mais si l’être humain ne possède pas en réalité la capacité de création qui appartient à Dieu, sa créativité réside dans la capacité à assembler des éléments de la création pour dévoiler de nouvelles utilités, de nouveaux sens et de nouvelles beautés. Ainsi, la créativité devient l’une des clefs de l’épanouissement humain. Et cette capacité créatrice relie directement l’Homme à la manifestation de Dieu et exige de lui une attention particulière à l’égard des éléments de la création. C’est à la condition de cet effort qu’il pourra percer certains mystères qui viendront éclairer la lumière qu’il possède déjà en lui.

نُّورٌ عَلَى نُورٍ يَهْدِي اللَّهُ لِنُورِهِ مَن يَشَاءُ

« Lumière sur lumière, Dieu guide à sa lumière qui Il veut. » [Coran 24/35]

D’autre part, la notion de consommation renvoie à l’idée de prendre, alors que la terminologie coranique insiste bien plus sur le don et la production. D’ailleurs le concept de réussite qui induit donc l’idée d’épanouissement est le terme falaha.

يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُواْ لاَ تَأْكُلُواْ الرِّبَا أَضْعَافاً مُّضَاعَفَةً وَاتَّقُواْ اللّهَ لَعَلَّكُمْ تُفْلِحُونَ

« Ne consommez pas l’usure en surcroît (qui vous affaiblit), peut-être réussirez-vous (sèmerez-vous ce qui vous fera réussir). » [Coran 3/130]

Falaha qui est traduit dans ce verset par la réussite signifie étymologiquement fendre et notamment travailler la terre. Al-fallâh est d’ailleurs l’agriculteur qui sème. Ce verset intègre un autre enseignement important puisque Dieu prend l’exemple de l’intérêt usurier qui est réputé représenter une source sûre et importante de profit. Il interdit pourtant cette pratique car elle est également un affaiblissement de la nature première et épanouie de l’Homme. « ad‘âfan mudâfa‘atan » signifie démultiplier mais aussi affaiblir. Ainsi, l’enrichissement matériel ou l’épanouissement qui repose sur des considérations uniquement matérielles est en réalité illusoire, puisque le véritable et total bonheur n’est pas de ce monde, il ne se découvre et ne se vit qu’auprès de Dieu, au Paradis. Mais surtout car le bonheur est intimement lié au monde de l’invisible et notamment à l’être et à l’âme. Ce lien se trouve à travers divers biais et notamment dans l’entretien d’activités créatives.

مَنْ عَمِلَ صَالِحًا مِّن ذَكَرٍ أَوْ أُنثَى وَهُوَ مُؤْمِنٌ فَلَنُحْيِيَنَّهُ حَيَاةً طَيِّبَةً وَلَنَجْزِيَنَّهُمْ أَجْرَهُم بِأَحْسَنِ مَا كَانُواْ يَعْمَلُونَ

« Quiconque, homme ou femme, fait une bonne œuvre (assainissante) tout en portant la foi, Nous lui ferons vivre une bonne vie (saine). Et Nous les récompenserons, certes, en fonction des meilleures de leurs actions. » [Coran 16/97]

Le système entretient l’idée qu’il faut parvenir à un sommet pour connaître le bonheur. Ce sommet illusoire n’existe pas en ce monde, car c’est justement l’inverse, c’est-à-dire le fait d’entretenir l’effort, qui le permet.

Ces efforts créatifs qui permettaient auparavant d’entretenir des liens avec la manifestation de Dieu ont été coupés. En noyant l’être humain sous les phénomènes de masse, on finit par le couper de ce qui lui permet de préserver ce qu’il a de plus cher en lui : la conscience de la foi. Cette conscience repose sur la préservation de liens fondamentaux que l’idéologie de la consommation tend à détruire. Seul Dieu est Unique et n’a donc besoin de personne. L’illusion que l’humain puisse par lui-même combler tous ses besoins simplement en consommant est le premier chemin vers le kufr, la négation. Afin de nous rappeler que nous dépendons de Lui, Dieu a créé des liens d’interdépendance entre les Hommes mais également avec la création. En coupant ces liens, le système moderniste nous mène inconsciemment vers l’égarement.

>> Union Française des Consommateurs ?! Musulmans ?!  (Partie 2/4)

Categories: Ethique, Spiritualité

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