Produire et consommer : pour une éthique islamique? Introduction (1/4)

Introduction

Sur le plan international, on se trouve dans l’obligation de faire ce constat : il n’existe pas aujourd’hui de modèle ou de comportement économique islamique spécifique. Tous les pays, du Maroc à l’Indonésie, sont liés – ou ligotés, ou étouffés – par l’économie classique qui mêle la gestion des intérêts à la pratique de la spéculation à outrance.

La particularité des directives islamiques en matière économique est le lien total, permanent, inclusif, qui existe entre cette sphère et la référence morale. En effet, les tractations commerciales et financières entre les hommes sont englobées et nourries par le fondement du tawhîd – le principe de l’unicité de Dieu – et elles ne peuvent être abstraites de cette relation. Et de même que l’on se tourne vers Dieu, de même que l’on cherche à ne pas mentir, à ne pas tromper… de la même façon, la règle est de ne pas voler, de produire pour le bien des hommes devant Dieu, de consommer dans le bien devant Dieu, toujours. Impossible ici de concevoir un homme qui ressemblerait au rouage d’une machine et que l’on pourrait définir, hors de toutes qualités éthiques, comme un être qui, porté par la recherche de son intérêt, soit produit, soit consomme et dont la norme d’action serait de type quantitatif. La science économique qui s’est voulue positive et qui s’est concentrée sur l’étude du fameux homo oeconomicus est, en ce sens, amputée au regard de la conception islamique : réduire l’homme à la gestion du comment hors de toute détermination des finalités est inconcevable, sauf à pouvoir le confondre avec une pure chose, un simple outil… un maillon parmi les maillons d’une chaîne qui constitue la société.

De fait, l’acte économique le plus quotidien, le plus simple, le plus naturel est toujours identifiable à sa qualité morale. Production ou consommation, c’est de cette dernière qu’il tire sa valeur et non pas, d’abord, de sa performance en terme de productivité, de rentabilité ou de bénéfice au sens large. Tout l’enseignement du Coran sur le plan économique tourne autour de cet axe : produire le mal, contre l’humanité des hommes, produire pour la terreur ou pour l’abrutissement des masses, c’est produire à perte, sans aucune rentabilité devant Dieu, quels que soient les bénéfices financiers réalisés. Il en va de même de la consommation : elle est déficitaire si elle s’oublie. On trouve d’innombrables versets dans le Coran qui lient l’acte « économique » à la dimension morale de sa finalité (dès lors qu’il est lié au souvenir du Créateur).

Les 3 principes fondamentaux de l’économie en Islam

Beaucoup d’ouvrages ont été écrits sur le sujet[1] et beaucoup d’intellectuels musulmans ont, depuis le début du siècle, présenté les grandes lignes du modèle d’économie islamique. Souvent, trop souvent, on s’en est tenu à la mise en évidence des grands principes et de leurs spécificités sans mener la réflexion plus avant. La discussion n’a pas dépassé le cadre théorique. Aujourd’hui, nous sommes dans un urgent besoin de stratégie concrète, de solutions pensées et inscrites dans et par les étapes d’une réforme qui seule nous permettra de réaliser un vrai projet d’économie alternative. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : l’islam, dans ses fondements, est en opposition radicale avec l’ordre économique libéral existant. Et ce, non pas parce que l’économie islamique serait « socialiste » comme on a pu, malheureusement, l’entendre ; mais bien, comme nous l’avons mis en évidence dans la section précédente, parce que la priorité de la qualité morale rend l’activité économique dépendante de valeurs qui la dépassent et l’orientent.

Avant d’entrer dans l’analyse des solutions concrètes, il paraît nécessaire de présenter ces fameux grands principes dont nous parlions. Ils nous permettront de nous faire une idée plus claire de ce que l’islam peut apporter à la pensée contemporaine ; dans un second temps, il nous sera possible de nous appuyer sur cette présentation pour ouvrir le débat sur les solutions pratiques. Nous nous bornerons ici à relever, de façon synthétique, trois principes qui donnent sens à l’activité économique sans nous perdre dans les détails de la jurisprudence :

  1. Tawhid et Gérance
  2. La propriété privée
  3. L’interdiction du riba

[1]. Voir en particulier l’abondante production de l’économiste égyptien Yûsuf Kamâl : il s’est efforcé de présenter l’économie islamique, de comparer ce système à ceux du capitalisme et du socialisme. Il a cherché des réponses concrètes à la situation spécifique de l’Égypte actuelle.

Categories: Ethique, Finance islamique

Laisser un commentaire

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>