Produire & consommer : pour une éthique islamique? L’interdiction du ribâ (3/4)

Plusieurs définitions ont été données au terme ribâ selon que l’on voulait restreindre la portée de son interdiction dans le domaine de l’activité économique ou, au contraire, l’étendre. Le terme arabe « ribâ » est tiré du verbe « rabâ » qui signifie « accroître », « augmenter ». Il existe des avis juridiques divergents sur la nature de l’interdiction proprement dite ; mais la grande majorité des juristes d’hier et d’aujourd’hui comprennent qu’il s’agit de la prohibition formelle de tout taux d’intérêt et de toute usure. Parce que l’idée qui sous-tend la notion de ribâ est celle d’un accroissement sans service ou travail rendu : un accroissement du capital par et sur le capital lui-même. On considère également qu’il existe une forme de ribâ dans des situations d’échanges inégaux : « c’est l’usure sur les échanges » ou « sur les ventes » qui s’appuie sur le célèbre hadîth du Prophète :

« Du blé pour du blé à part égale et de main à main ; le surplus étant de l’usure. De l’orge pour de l’orge à part égale et de main à main, le surplus étant de l’usure. Des dattes pour des dattes à part égale et de main à main, le surplus étant de l’usure. Du sel pour du sel à part égale et de main à main ; le surplus étant de l’usure. De l’argent pour de l’argent à part égale et de main à main, le surplus étant de l’usure. De l’or pour de l’or à part égale, de main à main, le surplus étant de l’usure. »

Il résulte de ce hadîth l’idée de l’égalité et de la simultanéité dans l’échange avec comme objectif que les termes de l’échange soient très clairs pour les deux parties. De nombreux ahâdîth apportent des précisions qui insistent sur l’importance des conditions de l’échange et dont les juristes ont extrait l’interdiction formelle de spéculer pour toutes les écoles sunnites et ce malgré des divergences d’interprétation sur certains types de procédures économiques ou financières. La conclusion de Hamid Algabid, ancien premier ministre de la République du Niger et Secrétaire général de l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI) est claire et juridiquement exacte : qu’il s’agisse d’usure sur les prêts d’argent ou sur les échanges, la minutie des interdictions et des obligations dans la Sunna montre que l’accumulation est rigoureusement condamnée sous toutes ses formes, qu’en sont « pourchassées » toutes les occasions, parfois très improbables. La transparence de la chose prêtée et de la chose rendue, de la chose vendue et du prix payé est une règle absolue : transparence sur l’objet lui-même, transparence dans le temps. La spéculation est bannie tout comme l’enrichissement sans cause, c’est-à-dire l’accroissement de valeur sans contrepartie légitime (due au travail, au conditionnement, au transport, à la préparation…) de la chose objet de l’échange. Ce qui apparaît donc sur le plan strictement économique est une double interdiction contenue dans la notion de ribâ dès lors qu’on la comprend dans son sens coranique (accroissement de biens sans service rendu) : interdiction de l’intérêt sur le capital, interdiction de l’intérêt sur les échanges qui, basé sur la spéculation, le monopole ou autres « conditions d’inégalité », n’est plus un bénéfice qui relèverait d’un commerce honnête. Ce sont là les principes généraux de l’interdiction et chaque époque devra considérer les pratiques économiques en cours afin de mesurer leur degré d’adéquation aux principes. Il est clair, de fait, que la définition même du ribâ sera fonction du type d’activités qui naîtra des situations historiques et vis-à-vis duquel le champ d’application de sa définition pourra s’étendre. C’est ce que relève très justement Roger Garaudy en ajoutant, pour ce qui est de la définition, la priorité de la portée morale de cette interdiction : Si donc nous ne cherchons pas un contenu économique à la notion de « ribâ » (chaque époque historique et chaque couche sociale concernée lui en a donné un, et différent, depuis Mu’awiya, fondateur au 1er siècle de l’Hégire, de la dynastie des Ommeyades, et fils de banquiers de la Mecque, jusqu’aux actuels théoriciens sur les « banques islamiques » au xxe siècle), nous pouvons néanmoins, avec assez de clarté, en préciser le contenu moral selon la cohérence du message : si Dieu seul possède, et si l’homme n’est que le gérant responsable de cette propriété, en sa qualité de Calife, il ne peut usurper la propriété de Dieu pour en faire usage à son seul profit, indépendamment de la volonté de Dieu et des intérêts prioritaires de la communauté. Le ribâ, c’est donc toute richesse s’accroissant sans travail au service de Dieu, ou s’accroissant au détriment de la communauté ou des autres par l’exploitation d’autrui.

L’insertion de cette notion dans l’ordre moral qui rappelle les deux dimensions transcendante et communautaire est de première importance et est sans doute l’objectif essentiel de cette interdiction. Il ne s’agit pas en effet d’étouffer l’activité humaine, bien au contraire ; mais il est question de la rendre juste, équitable, de « séparer le bon grain de l’ivraie ». La progression dans l’ordre des révélations qui vont amener à cette interdiction est très parlante. Le premier verset révélé est allusif et dégage le déficit moral du versement d’un intérêt dans les dépenses personnelles :

« L’intérêt que vous versez pour accroître les biens d’autrui ne les accroît pas auprès de Dieu ; mais ce que vous donnez en aumônes en désirant la Face de Dieu, voilà ce qui doublera vos biens… » [Coran 30/39]

La réflexion est adressée aux débiteurs auxquels il est demandé, implicitement et d’un point de vue moral, de ne pas s’engager dans ce type d’emprunt. Les versets de la seconde révélation ayant trait à l’usure parlent de l’exemple des juifs qui ont transgressé l’interdit : ce sont les créanciers qui sont mis en avant ici et, dans leur pratique de l’usure, il y a le fait de « manger injustement les biens des gens ».

La notion de justice est première :

« Nous avons interdit aux juifs d’excellentes nourritures qui leur étaient permises auparavant : c’est à cause de leur prévarication ; parce qu’ils se sont souvent écartés de la voie de Dieu ; parce qu’ils ont pratiqué l’usure qui leur était défendue, parce qu’ils ont mangé injustement les biens des gens. Nous avons préparé un châtiment douloureux pour ceux d’entre eux qui sont incrédules. Mais ceux d’entre eux qui sont enracinés dans la Science, les croyants, qui croient en ce qui t’a été révélé et à ce qui a été révélé avant toi ; ceux qui s’acquittent de la prière, ceux qui versent l’impôt, ceux qui croient en Dieu et au Jour dernier : voilà ceux auxquels nous donnerons bientôt une récompense sans limite. » [Coran 4/160-162]

La troisième étape est une apostrophe à l’endroit des musulmans et se limite à un certain type de pratique :

« Ô vous les porteurs de la foi ! Ne vivez pas de l’usure produisant plusieurs fois le double. Craignez Dieu ! Peut-être serez-vous heureux. »4 [Coran 3/130]

Les versets de l’interdiction formelle sont parmi les derniers révélés au Prophète et ‘Umar avait d’ailleurs regretté que le Prophète (pbsp) n’ait pu en préciser toute la signification à ses compagnons. Ici, les choses sont explicites et il ressort clairement qu’il s’agit de distinguer entre les bonnes et les mauvaises pratiques dans un sens absolument moral : le commerce qui peut produire un bénéfice est fondé sur la justice s’il respecte les conditions qui lui feront éviter de se transformer en un échange inégal n’aboutissant qu’à l’exploitation des uns par les autres :

« Ceux qui se nourrissent de l’usure ne se dresseront au Jour du Jugement que comme se dresse celui que le Démon a violemment frappé. Il en sera ainsi parce qu’ils disent : “la vente (le commerce) est semblable à l’usure”. Mais Dieu a permis la vente et il a interdit l’usure. Celui qui renonce au profit de l’usure dès qu’une exhortation de son Seigneur lui parvient gardera ce qu’il a gagné. Son cas relève de Dieu. Mais ceux qui retournent à l’usure seront les hôtes du Feu où ils demeureront immortels. Dieu anéantira les profits de l’usure et fera fructifier les aumônes. Il n’aime pas l’incrédule, le pécheur. Ceux qui croient ; ceux qui font le bien, ceux qui s’acquittent de la prière, ceux qui versent l’impôt ; voilà ceux qui trouveront leur récompense auprès de leur Seigneur. Ils n’éprouveront alors aucune crainte, ils ne seront pas affligés. Ô vous les porteurs de la foi ! Craignez Dieu, renoncez, si vous êtes croyants, à ce qui vous reste des profits de l’usure. Si vous ne le faites pas, attendez-vous à une guerre de la part de Dieu et de Son Prophète. Si vous vous repentez, votre capital vous restera. Ne lésez personne, vous ne serez pas lésés. Si votre débiteur se trouve dans la gêne, attendez qu’il soit en mesure de vous payer. Si vous faites l’aumône en abandonnant vos droits, c’est préférable pour vous. Si vous saviez ! Redoutez un Jour durant lequel vous reviendrez à Dieu. Un jour où chaque homme recevra le prix de ses actes ; un jour où personne ne sera lésé. » [Coran 2/275-281]

L’usure qui, en apparence, rapporte de l’argent et augmente le capital ; l’aumône ou l’impôt social purificateur qui, en apparence, le diminue se font face : sur la balance divine, sur le compte des consciences, au paramètre du bien humain, les choses sont, au fond, à l’opposé ; l’usure est une perte et l’aumône un gain. L’objectif de l’interdiction est bien de placer les rapports entre les hommes sur le registre de la transparence, de l’équité, de l’humanité : « Ne lésez personne, vous ne serez pas lésés. » Il s’agit donc de refuser tout type d’exploitation et d’encourager un commerce équitable : les riches de l’époque de Muhammad (SAW) ne pouvaient que réagir négativement au sens de ce message comme tous l’ont toujours fait devant toute révélation prophétique, de Noé à Jésus.

« Nous n’avons jamais envoyé de Prophète à une cité sans que les riches ne disent : “Nous ne croyons pas à votre message. ” » [Coran 34/34]

De la même façon, ce message ne peut provoquer aujourd’hui que la désapprobation des plus riches parce qu’il est, en soi, le refus déterminé des asservissements économiques, de l’esclavage financier et de toute humiliation. Son sens ne souffre aucune entorse : à charge aux hommes de trouver le système le plus adapté à l’époque et qui soit en mesure de respecter ce principe-pilier de l’expression d’une économie à visage islamique ; et qui forcément s’opposera à l’intérêt, à la spéculation et aux monopoles.

Nous sommes bien dans le registre de l’opposition à l’ordre économique mondial. On ne peut plus clairement. Et les pays riches, comme hier les riches commerçants de la Mecque, ne peuvent manquer de voir un danger dans les mobilisations locales ou nationales visant à sortir du système de « l’économie classique ». Rien de plus normal. Nous savons pourtant aujourd’hui que le modèle de développement des pays du Nord est « inexportable » : un milliard et demi d’êtres humains vivent dans l’aisance parce que près de quatre milliards n’ont que les moyens de survivre. Les termes de l’échange sont inégaux, l’exploitation est permanente, la spéculation outrancière, les monopoles assassins. L’interdiction de la ribâ, qui est l’axe moral autour duquel s’élabore la pensée économique de l’islam, appelle les croyants à exprimer un refus catégorique à un ordre qui ne respecte plus que le sens des profits et bafoue les valeurs de justice et d’humanité. Dans le même élan, l’interdiction leur impose de penser et d’élaborer un modèle qui devra s’approcher du respect de l’injonction. Chacune des étapes devra être pensée pour permettre une réforme fondamentale et non pour se satisfaire d’expériences bricolées ici et là et qui ne sont islamiques qu’en fonction de la bonne conscience qu’elles offrent momentanément à leurs auteurs.

Certaines de ces expériences sont intéressantes et utiles, sans l’ombre d’un doute ; et il faut prendre en compte les horizons qu’elles ouvrent. D’autres, malheureusement, sont de la poudre aveuglant nos yeux et elles permettent à certains États ou à certaines personnalités richissimes, au moment même où la quasi totalité de leurs pratiques et de leurs investissements sont liés à l’économie capitaliste, de s’offrir une caution morale en encourageant un projet dit « islamique ». Au fond, compte tenu des profits effectués ailleurs, ni le projet, ni le qualificatif ne coûtent très cher : l’amour de la réputation a souvent le prix des qualificatifs que l’on bafoue.

Categories: Ethique, Finance islamique

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