Le jeûne : une résistance au matérialisme et à l’oubli de Dieu (2/2)

4. Le jeûne pour révolutionner notre manière d’être

Mais jeûner ne se limite pas à la privation physique. Cela induit aussi d’adopter un comportement qui soit conforme à la retenue, à la maîtrise de soi et de ses mauvais penchants, et la parole s’inscrit parmi les premières choses qu’il faut apprendre à maîtriser.

Le Prophète (PBSL) a dit : « Quand l’un de vous jeûne, qu’il abstienne de dire toute mauvaise parole ou d’élever la voix. […] » [Al-Bukhârî]

Dieu n’a besoin ni de notre faim, ni de notre soif si on se laisse aller à la mauvaise parole car elle est destructrice, elle déchire, blesse et crée des ruptures entre les créatures de Dieu. Et le croyant se veut, par sa foi en Dieu, le symbole de la cohérence et de l’harmonie entre les créatures.

Ainsi le jeûne prend-il une dimension autre, plus élevée, plus spirituelle. Ce n’est plus le corps seul qui jeûne, les sens se joignent à cette privation afin d’apprendre à maîtriser le corps aussi bien que l’esprit. L’âme se rapproche alors du sens voulu par le jeûne, et emprunte ainsi le chemin de la taqwa. Chaque parole, chaque geste, chaque acte prend une toute autre considération, il a une ambition différente ; on se surprend alors à prendre le temps de réfléchir avant de parler, avant d’agir et de tenter l’élévation, le rapprochement avec le Divin.

Le jeûne du ramadan permet ainsi de prendre conscience de la gravité de certaines paroles, de certains actes considérés anodins en temps normal. Telle est l’idée même de l’abstinence voulue par le jeûne, qui aide ainsi à prendre du recul, à faire preuve de retenue et de réflexion. Le mois de ramadan permet alors de prendre conscience du temps, de vivre à un autre rythme afin de voir les choses sous l’angle de la foi. Et, dans l’ambition d’acquérir la taqwa véritable, le croyant va prendre le temps de « reconsidérer » ce qui lui paraissait « habituel », « normal »… Et tel est le ramadan ; il est le mois de la reconsidération : la reconsidération du temps, de la création, de la maîtrise afin de privilégier le cœur sur le corps.

L’objectif du jeûne est donc bien de nourrir son cœur. L’abstinence matérielle au profit d’une nourriture et d’une élévation éthique et spirituelle. De l’aube au coucher du soleil, le croyant ne rythme plus ses journées en fonction de ses repas, il va faire abstraction de ses envies et de ses besoins pour être à l’écoute de ses autres besoins autrement plus élevés et plus nobles.

Il comprend alors l’influence directe qui unit sa foi à sa manière de vivre et à ce qu’il consomme. Le Prophète (PBSL) lui-même l’a rappelé en mentionnant le cas d’un homme qui, lors d’un éprouvant voyage, tout hirsute et poussiéreux, tend les mains vers le ciel en s’écriant : « Seigneur, Seigneur ! ». Comment serait-il exaucé alors que sa nourriture, sa boisson et ses vêtements sont illicites ? [Muslim]

Ainsi le fait de consommer peut-il être un acte d’adoration s’il est régi par les prescriptions divines. Mieux, consommer permet une proximité avec Dieu si la personne a compris le sens de la création du consommable.

5. Le jeûne pour combattre l’esprit de domination

Dieu n’a de cesse d’appeler l’homme à la mesure, à l’équilibre et à l’harmonie. Il lui propose pour ce faire des moyens pour élever son âme et le détacher ainsi des préoccupations bassement terrestres, car seule la foi en Dieu permet d’établir un respect mutuel et une harmonie entre les hommes.

Mais parvenir à la mesure et à l’équilibre passe par la gestion juste de ce que Dieu nous a attribué, et ceci exige la maîtrise de soi. Ce n’est que cela qui permettra d’éviter la corruption et la banalisation du mal.

Car le fasad, le mal, est facteur de déséquilibre dans la création. Et toute corruption sur Terre ne vient pas de Dieu, elle est de la responsabilité plutôt de l’homme qui la provoque lorsqu’il n’est pas capable de prendre le contrôle de soi, lorsqu’il n’a pas cette taqwa qui prémunit la création des désastres et lui fait perdre ainsi toute conscience morale. Il n’est soumis qu’à des considérations bassement terrestres telles que les passions, la soif de pouvoir, la domination, et la faim insatiable de possession. Et l’homme se plaît alors à délaisser tous ces principes qui l’élèvent, à s’oublier et à se satisfaire égoïstement coûte que coûte.

Ainsi donc, ce n’est plus Dieu qui est au centre, c’est l’homme qui, dans sa soif de se satisfaire, va perdre tout contrôle et toute maîtrise sur ses passions et ses désirs. La consommation qui n’était alors qu’un moyen, devient alors le but.

Et l’homme est ainsi constamment maintenu dans l’idée du besoin, fût-il illusoire la plupart du temps. L’idée même de besoin est même redéfinie. Et l’objectif ultime n’est plus d’élever son âme et de la détacher de ce monde, il est plutôt d’obtenir un profit pour toujours plus de puissance, plus de domination.

Ainsi donc une bataille acharnée entre les hommes se déclenche-t-elle afin de pouvoir faire partie de cette infime minorité de puissants qui domineraient le reste de la création. Et la mise en place d’un tel système de domination ne tend qu’à rendre les êtres toujours plus dépendants, toujours plus aliénés.

Pour tenter d’être en haut du système, d’avoir ce privilège de dominer pour ne plus être dominé, l’homme se surprend, dans cette course, à ne devenir en fait que l’esclave de ce dit système, s’aliénant toujours plus, s’oubliant inexorablement.

Écraser ou être écrasé, dominer ou être dominé, voici le nouveau paradigme de nos sociétés marchandes, ou on ne se définit plus par ce que l’on est, mais par ce que l’on possède et par notre capacité à satisfaire nos besoins, même au dépend des autres… surtout au dépend des autres.

6. Le jeûne, pour promouvoir l’émancipation humaine

Conscient de cette propension néfaste de l’homme à vouloir toujours dominer le reste de la création, le Créateur a, dès les débuts de l’humanité, instauré un rappel par le jeûne. Ainsi donc, dès Adam, dès le premier homme sur terre, Dieu a-t-Il énoncé la prescription du jeûne, afin d’émanciper l’homme de ses entraves bassement matérielles, et de le libérer de ses ambitions purement terrestres.

Dieu a voulu l’homme libre, et ce n’est qu’en se liant à Dieu, en empruntant le chemin de la taqwa, de la conscience permanente de Dieu, que l’homme parvient à se libérer et à libérer le meilleur qui est en lui pour que son âme apaisée et émancipée s’élève enfin. Ainsi donc, la liberté ne vaut que par la soumission à Dieu qui nous libère de toute autre soumission.

Dans la même ligne, le jeûne se veut profondément libérateur et émancipateur. Il permet à l’homme d’acquérir le contrôle sur son corps par l’abstinence, et sur son âme par l’élévation. Et ainsi l’homme ne se définit-il plus à travers ce qu’il a mais réellement et profondément à travers ce qu’il est.

Le mois de ramadan devient alors cette école de l’émancipation, de l’indépendance. En cherchant à acquérir la taqwa qui est l’objectif du mois de ramadan, le croyant peut se délier de tout joug, et ainsi vivre librement dans le but de pouvoir choisir de façon libre et indépendante son sort dans l’au-delà.

Car Dieu a décidé que l’homme serait libre de décider de la vie éternelle qu’il aurait : une vie de souffrance ou une éternité de félicité. Et avec la liberté, Il  lui a indiqué la Voie à suivre et lui a donné les outils afin de parvenir au but suprême.

Chaque prophète, d’Adam jusqu’au sceau des prophètes (PBSL), ont appelé l’homme à se soumettre à Dieu pour se libérer de lui-même ; chacun d’entre eux a prescrit à ses fidèles le jeûne afin d’y trouver la voie de la maîtrise, de l’émancipation et de l’élévation. Et le mois de ramadan n’est venu que dans l’objectif noble de la maîtrise de soi dans la perspective de l’au-delà, à travers la taqwa.

Conclusion : le jeûne, le bonheur ici-bas et la félicité dans l’au-delà

L’imam ‘Alî Ibn Abî Tâlib (1) a donné trois éléments concrets pour savoir si l’on a acquis la tawqa, cette conscience intime de la présence divine, condition nécessaire pour notre cheminement :

1 – Vivre dans la crainte révérencielle de Dieu (al-khawf min al-jalîl) : la seule motivation de l’homme n’est ainsi donc que la préparation à la rencontre de Dieu. Sa vie entière n’aura pour seule ambition que de plaire à Dieu et se rapprocher de Lui. Quand on parle de crainte, c’est d’abord cette crainte qu’à cause de nos actions inconsidérées, nous perdions l’essentiel : Son amour. Car celui qui vit dans l’amour de Dieu, vit déjà le bonheur sur terre.

2 – Vivre dans ce qui a été prescrit par la Révélation (al-‘amal bi-t-tanzîl) : il s’agit des actes, des paroles et des pensées qui ne s’inscrivent que dans la seule ambition d’être fidèle au Livre de Dieu et à la Sunna du Prophète (PBSL).

3 – Vivre dans ce souci permanent de notre préparation à la vie éternelle (al-isti‘dâd) : à cette étape, l’homme s’est affranchi de toute ambition purement terrestre, il a compris que la vraie vie n’est pas de ce monde, qu’elle est auprès de Dieu. Dès lors, il rythme sa vie en fonction de ses besoins spirituels, et non plus de ses besoins bassement matériels. Et lorsqu’il consent à assouvir ses besoins terrestres, il ne le fait que pour plaire d’abord à Dieu, s’écartant scrupuleusement de tout ce que Dieu et Son Prophète (PBSL) ont fortement déconseillé.

Alors que des hommes vivent au rythme des repas, des salaires, ou du shopping, le croyant, lui, s’accorde un autre cycle dans lequel l’essentiel réside dans l’élévation de son âme, de son cœur et de son esprit. Un cycle qui cherche la proximité de Dieu avant tout. Le croyant vit alors dans le souci constant de sa formation spirituelle : chaque prière sera soignée et ses journées seront gérées non en fonction du travail, mais en fonction de ses prières afin de pouvoir les faire toujours à l’heure, dans une ambiance appropriée. La prière n’est donc plus ce petit moment de spiritualité que l’on case comme on peut au milieu d’une journée chargée. Non, la prière devient l’élément central de la journée du croyant autour de laquelle il organise les occupations de sa journée.

Son mois de ramadan sera consacré avec soin à la lecture du Coran, aux veillées, et à la méditation, et non au sommeil et à la préparation de repas gargantuesques.

Ses aumônes seront humbles et généreuses et non ostensibles et humiliantes.

Ainsi, sans cesse le croyant sera-t-il constant aux rendez-vous fixés par Dieu ; il vivra au rythme de Dieu, dans le temps de Dieu, nourri par l’effort et récompensé par Son amour qui nous propulse toujours plus haut. Toujours dans le détachement, au-delà de toute considération autre que celle de Dieu.

Et Dieu n’est pas ingrat, Il voit chaque effort, chaque peine, chaque privation. Il récompense le jeûne du mois de ramadan par la conscience, par la proximité et par Son amour. Le croyant récoltera ainsi pleinement les fruits de ses efforts, et jouira alors d’une récompense ininterrompue dans cette vie et dans l’au-delà.

Categories: Ethique, Spiritualité

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