Pourquoi les musulmans ne font pas la fête en même temps ?

Je me suis toujours naïvement posé cette question. Je pense même que beaucoup de musulmans se demandent pourquoi Dieu n’a pas voulu que cette question soit claire et univoque, comme Il l’a voulu pour beaucoup d’autres questions qui touchent à la tradition musulmane. Un certain nombre de musulmans, et j’en faisais partie jusqu’il y a peu, voient dans ce décalage un signe de leur désunion ; et se lamentent donc sur eux-mêmes et sur l’état de leur communauté. D’autres y voient un complot “sionisto-saoudien” qui a pour objectif de montrer au monde entier que les musulmans sont incapables de se mettre d’accord sur leurs jours de fête.

Depuis peu, je pense qu’une autre interprétation est possible. On connait les deux postures : la première est en faveur de la vision de la lune et la seconde en faveur du calcul astronomique. Ce qui me semble important de noter, au-delà des considérations théologiques qui se basent sur des sources scripturaires (sur lesquelles je ne peux me prononcer), ce sont les pensées (du temps, de l’espace) qu’il y a derrière chacune des postures.

La vision (à l’oeil nu pour certains) est une pensée du rapport de l’Homme au Cosmos. Ce qu’elle entend préserver, c’est le lien direct qu’entretient l’Homme avec le ciel et la lune. Elle entend pousser la communauté à sortir de chez elle, à lever la tête : on peut qualifier cette posture d’ “arriérée”, mais on peut aussi y voir un véritable geste de résistance à ce qui sépare l’Homme de la Nature (résistance très actuelle dans la mesure où la technologie n’a jamais été autant questionnée sur ce qu’elle a rompu dans les relations sociales et naturelles).

Le calcul astronomique, bien qu’il mobilise une pensée à première vue contraire à celle de la vision (une pensée scientifique et technologique, qui repose sur la recherche et l’analyse), n’en est pourtant pas si loin, notamment dans son souci d’observer le cosmos, d’étudier le ciel et de comprendre les cycles lunaires. Et on connait à ce sujet la passion historique des scientifiques musulmans pour l’astronomie, qui y voyaient des signes (âyât) de la Création divine. La science, donc, comme contemplation et adoration.

C’est là que je pense qu’en opposant ces deux postures, on omet de montrer à quel point elles posent, presque sous forme de dialectique, des questions cosmologiques (et même politiques !) fondamentales qui sont, à mon avis, bien plus importantes que la synchronisation de tous les musulmans de la planète sur le jour de fête. Une fois qu’on les met en tension, l’opposition de ces questions devient belle, et provoque effectivement, me semble-t-il, un vrai travail de réflexion sur la place de l’Homme dans la Création et dans le monde contemporain.

Voici donc quelques problématiques qui peuvent naître de cette tension :

La dimension planétaire

Qui a dit qu’il fallait que tous les musulmans du monde célèbrent la fête en même temps ? En quoi est-ce une règle ? Depuis toujours, les rites musulmans enveloppent la planète de manière continue et rythmique, par les prières, les invocations, les ruptures de jeune, les aumônes. Il n’est un instant sans qu’un être se lève pour prier alors qu’un autre quitte son tapis pour dormir. Même le pèlerinage, alors qu’il est une concentration géographique ponctuelle et précise, n’échappe pas à cette rythmique qui anime la planète entière ; si on prend son sens initial (loin du business du Mekka-express), la préparation de ce grand voyage peut prendre pour certains des années, voire une vie entière, et le voyage en lui-même pouvait auparavant prendre plusieurs mois.

Nous sommes victimes de quelque chose de relativement récent : le rétrécissement de plus en plus rapide de notre planète. D’une part, l’avion qui nous permet d’aller à l’autre bout du monde en moins de 10h inquiète notre conception du temps. (D’ici 2030, il sera d’ailleurs probablement possible d’aller de Paris à New-York en 1 heure. Et donc de dépasser largement le décalage horaire pour se retrouver dans une ville qui va entamer la prière du matin alors que nous venons de terminer celle du soir.) Cette compression spatiale n’est pratiquement jamais évoquée dans les débats sur la vision et le calcul astronomique : et pourtant elle est lourde de sens, car elle nous rapproche tellement des autres pays qu’en réalité, c’est elle qui transforme la divergence avec ces pays en “problème d’union des musulmans”.

D’autre part, cette compression spatiale trouve sa manifestation dans les technologies de communication. La planète tient désormais dans notre poche, et ce qui s’y passe n’échappe qu’à ceux qui, soit n’ont pas ces moyens technologiques, soit tentent d’y résister. On l’a vu cette année : la multiplication pendant ce mois de Ramadan des tarâwîh retransmis sur Periscope et Facebook Live a montré qu’à n’importe quel moment, à n’importe quel coin de la planète, nous pouvions trouver, en un clic, une mosquée où se priaient les tarâwîh.

En retirant ces deux changements majeurs (les transports et les télécommunications), dont nous ne semblons même plus conscients tellement ils sont ancrés dans notre quotidien et notre conception du monde, on plonge dans une conception qui peut être qualifiée d’archaïque, mais dans laquelle le musulman ne pense même pas à s’intéresser aux jours de fête des autres pays. Il lui resterait une chose : se soucier de son voisin, de sa mosquée, de ceux qu’il côtoie. Et lever les yeux vers le ciel, et se rapprocher de ceux qui savent. Et donc de s’animer à l’intérieur de l’espace social de proximité et de s’engager dans une réflexion contemplative où il s’interroge sur le dialogue cosmique de la Lune avec la Terre. Puis il peut célébrer avec ses proches (pendant plusieurs jours, d’ailleurs).

La dimension nationale

Il arrive qu’un désaccord puisse se trouver à l’intérieur du même pays. Cette année en France, deux instances divergent sur le jour de fête. C’est là qu’il est, à mon sens, productif de poser les deux avis en tant que dialectique : et si la divergence entre vision et calcul était en fait le symptôme d’une question beaucoup plus large qui n’a pas encore été réglée dans la définition du musulman par rapport au monde contemporain ? Au lieu de poursuivre ce feuilleton annuel où les mêmes débats ressortent, avec les mêmes arguments chaque année, ne faudrait-il pas faire un pas en arrière et se demander si on n’a pas omis de poser quelques questions préalables ? Y a-t-il toujours eu divergence à propos de cette question ?

En effet, ce que je trouve essentiel dans les débats entre les partisans de la “vision” et ceux du “calcul”, c’est qu’ils ont le potentiel (mais ne le font pas) de discuter d’une “nouvelle” cosmologie musulmane qui tiendrait compte des bouleversements technologiques du XXème et XXIème siècles. Dans ces discussions, quelle est la place de l’Islam vis-à-vis de ces découvertes scientifiques? Comment penser cet homo-communicans capable de partager avec ses 400 amis, depuis Paris, en une fraction de seconde, un cliché qui vient d’être pris en Australie ? Comment penser ces découvertes sans pour autant négliger celles et ceux qui n’y ont pas accès (il y a là tout une réflexion politique, notamment liée à la démocratisation des moyens, à la vulgarisation de la science et l’accès au savoir) ? Les connaissances religieuses et scientifiques sont-elles une condition pour être un “musulman accompli” ? Comment entreprendre des démarches scientifiques tout en préservant le lien naturel avec la Création ?

Ce sont, à mon sens, des questions (ce n’est qu’un début) bien plus importantes que de savoir si oui ou non la planète va célébrer la fête le même jour. D’autant plus lorsqu’on comprend les enjeux politiques (voire nationalistes) qui affectent ces décisions.

La dimension locale et fraternelle

Au-delà de tout, et ce discours est bien heureusement assez répandu parmi les musulmans, on célèbre avec nos frères et sœurs, avec nos proches, et pour la plupart, il faut bien plus que ce jour de décalage pour affecter la relation fraternelle entre pays, ou même entre deux mosquées d’un même quartier.  Il y a, là aussi, un sens dans le fait que les fêtes musulmanes ne sont pas des “événements” en tant que tels. Il y a bien entendu la prière de la fête, mais elle s’accompagne d’une célébration se déploie (sur plusieurs jours). Et lorsque s’en va le mois de Ramadan, son départ est progressif et émouvant. Les six jours de jeûne de Shawwâl viennent comme un écho, une résonance, certes non obligatoire, mais que nous dégustons, je pense, avec beaucoup de mélancolie.

Il n’y a pas de jour ni d’heure pour célébrer cela. Nous avons été colonisés par nos horloges et nos agendas.

Bonne fête de rupture du jeûne à toutes et à tous.

 

Oubaydah Mahfoud

Categories: Spiritualité

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